Compte-rendu du Colloque des sections universitaires du Parti socialiste
Le 07 mai 2011 à Sciences Po Paris
THEME : LA POLITIQUE DE LA VILLE

Le thème de la journée n’a pas été traité comme étant l’un des domaines d’intervention des pouvoirs publics. La politique de la ville est l’une des prérogatives dévolues aux communes, pourtant lors de ce colloque, l’ensemble des sujets liés à la ville, au fait d’y habiter a été passé en revue : de la réalité des conditions de vie dans certains quartiers au désir d’un destin commun à partager.
1.Etat des lieux des banlieues.
Marc Douaire : La place de l’enseignement. Le président de l’Observatoire des Zones Prioritaires[1] a ouvert la journée en nous exposant ce qu’étaient les Zones d’éducations prioritaires (ZEP) et les pistes d’une amélioration de l’existant.
Peut-être faut-il remonter à la création des ZEP, c’est avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Alain Savary est chargé de les mettre en place ; l’idée de fond est qu’une inégalité de moyens dans l’éducation est nécessaire afin que les élèves de ces zones puissent retrouver une égalité des chances pour leur parcours professionnel. Cela constitue un changement radical dans les pensées du monde éducatif à l’époque, en clair, la discrimination positive est instaurée. Toutefois sur trente ans d’existence, on ne peut dénombrer qu’une dizaine d’années durant lesquelles le projet ZEP est soutenu politiquement, et développé. S’ensuivent une alternance de positions, de projets, de réformes, la politique éducative perd de sa continuité – ô combien nécessaire !
Pour Alain Savary et Lionel Jospin, l’enseignement en ZEP était présenté comme une politique territoriale. Le but est de porter des projets éducatifs en dehors des bâtiments scolaires, être en lien avec l’environnement des élèves. La politique éducative portée par la droite sont centrés sur le « purement scolaire », sur l’individu – non pas dans une logique d’épanouissement mais dans celle d’extraire les meilleurs et laisser les autres dans leur ghetto. Ce que sous-tend cette politique est une conception de l’éducation comme devant tirer un rendement maximum des élèves en les sélectionnant le plus tôt possible sans chercher à les développer. De plus les établissements considérés comme étant des ZEP concernent 20% des élèves actuellement dans le pays. On est passé d’un dispositif d’exception à une généralisation, les moyens ne sont pas concentrés et déployés de la même manière dans les deux cas, et ne donnent pas les mêmes résultats.
Il apparaît nécessaire de concentrer aujourd’hui les moyens sur les premiers cycles d’apprentissage, à savoir la maternelle et le primaire. A ces choix s’ajoute la question de la formation des enseignants, qui est centrale. Actuellement le système ZEP tient avant tout sur le militantisme de certains professeurs qui croient en leur rôle républicain. Les projets mis en place dans ces établissements doivent s’articuler avec l’environnement des jeunes, et au-delà. Il y a peu un bilan sur le réseau « Ambition réussite » a été publié par le Ministère de l’Education, ce réseau a été mis en place par G. de Robien, si les écarts persistent et restent importants, les projets mis en place donnent des résultats encourageants. Que lui reproche Luc Châtel (actuel ministre de l’Education nationale) ? C’est un projet de politique territoriale. Sa réponse : les internats d’excellence, où là encore, extraire quelques jeunes pour faire oublier le délaissement de tous les autres.
Claude Dilain : une question de volonté politique ? Le maire de Clichy sous Bois et conseiller général de Seine-Saint-Denis a abordé la question de la politique de la ville sous un angle plus incisif. D’ailleurs, que veut dire « politique de la ville » ? Cela concerne-t-il véritablement la ville ? L’origine de la politique de la ville – telle que nous l’entendons actuellement – vient du Développement Social des Quartiers (DSQ) mené par la gauche dans les années 80, vint ensuite la création des Zones Urbaines Sensibles, le terme de ville n’est nullement évoqué. Camus disait « quand on nomme mal quelque chose, on aggrave le mal. » Pour la politique de la ville, il est impératif de définir les objectifs que l’on lui assigne et de mettre les moyens en conséquence.
La question de l’objectif de la politique, selon Claude Dilain, se pose en termes simples : veut-on résorber les ghettos en France ou simplement qu’ils soient calmes ? Les moyens alloués à la politique de la ville correspondent à 0,96% du budget de la nation – selon le dernier rapport parlementaire émis à ce sujet. Quatre à cinq millions de personnes sont concernés par cette politique. Le maire de Clichy-sous-Bois a compté en 16 ans pas moins de 10 ministres ou secrétaires d’Etat en charge de cette question ; il n’y a pas de continuité dans la politique et les ressources disponibles sont éparpillées à droite, à gauche. Il est vrai que cette question a vocation interministérielle mais les moyens mériteraient d’être plus concentrés : par exemple, nous avons côte à côte une agence pour la rénovation urbaine et une pour la cohésion sociale, il faudrait les fusionner et créer une agence pour la rénovation urbaine et sociale.
Il faudrait arrêter de dissocier le bâti de l’humain. Détruire des tours ne fait pas tout. Il faut rendre les ghettos attractifs, et ne pas chercher à les nier. Il faut avant tout des services publics fonctionnant au quotidien, une politique publique de droit commun qui ne soit pas au rabais dans certaines zones : que la voirie soit impeccable, que l’éclairage public ne laisse pas de zone d’ombre. Il ne faut pas accepter l’idée qu’il puisse y avoir des citoyens de seconde zone. Toutefois, cela représente un coût, et généralement les villes ayant des ZUS ne sont pas les plus riches. La France est l’un des pays comptant le plus d’inégalité de recette des communes en Europe (allant de l’ordre de 1 à 10). La notion de péréquation entre communes (et donc de volonté politique à la tête de l’Etat) est ici centrale.
Cela nous porte vers une réflexion plus profonde à mener sur le type de société que l’on veut : une société se basant sur la compétition ou sur le vivre-ensemble ?
Didier Lapeyronie : l’approche sociologique du problème. Professeur de sociologie à La Sorbonne IV et au Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologique[2], Didier Lapeyronie nous a brossé un tableau critique de l’univers des ghettos français. En allant à l’écoute des personnes vivant dans les quartiers de banlieue, il a pu mesurer le sentiment d’abandon que ressentent ces personnes. En outre, selon lui il faut repenser le modèle que nous avons de la ville. Les villes aujourd’hui sont éclatées, le modèle centre-ville pour les personnes aisées et les banlieues autour concentrant les déclassés ne rend plus compte de la vérité. On assiste aujourd’hui, d’après le sociologue, à une paupérisation des centres avec les populations aisées s’installant dans des lotissements en périphérie des villes. Dans ce schéma là, quid de la volonté de vivre ensemble ?! Il n’y a plus de volonté de vivre ensemble, ce système est l’aboutissement de l’individualisme.
Dans ces quartiers le taux de chômage dans les années 90 était de 12% et cela paraissait inconcevable, il est aujourd’hui de l’ordre de 25% et dans certains quartiers ce taux grimpe à des 40 ou 60% de personnes n’ayant pas de travail. De plus, on peut voir se développer dans ces lieux plusieurs maladies symptômes de mal-être, ou de mauvaises conditions de vie comme l’obésité.
Sur le plan plus psychologique, une véritable culture auto-référencée s’es mise en place, ces personnes ne font plus référence au reste de la population française ; une culture anti-institution s’est développée parallèlement à cela. L’école est vue comme une barrière, un obstacle par les jeunes. En effet, pourquoi adhérer à des normes s’il n’y a rien en retour, si aucune contrepartie n’est offerte ? en ce sens les stratégies d’échec scolaires sont rationnelles.
Le tableau que dresse le chercheur est assez sombre. En lien avec la paupérisation de ces quartiers, il a pu étudier l’évolution de cette violence tant médiatisée : c’est une violence interne au quartier. Elle reste même de nombreuses fois cantonnée dans le cercle familial. Les violences envers les femmes et les enfants sont les plus courantes. Il a aussi mis en avant ce que signifiait « économie parallèle » dans ces quartiers. Certes cela concerne les trafics de drogues, mais pas seulement. L’économie noire est avant tout un ensemble de services fournis entre habitants, il existe ainsi des coiffeurs, des garagistes travaillant au noir. Cela traduit et renforce une unité interne. Didier Lapeyronie pense d’ailleurs que si les trafics de drogue sont possibles c’est en partie dû au fait que les habitants sont partie prenant – volontairement ou non – dans ce système d’économie parallèle. Enfin, deux aspects doivent être pris en compte pour comprendre ce qui ce passe dans certaines banlieues : la présence de la violence, et le nombre de jeunes ayant fait de la prison ou ayant eu une confrontation avec le monde judiciaire. Deuxièmement à tout cela s’ajoute une dimension raciale qui renforce le processus de ghettoïsation, pour dire les choses, « la cité des Arabes » versus « la ville des Blancs »…
La politique a beaucoup de travail à faire pour ces personnes là.
Débat.
Au terme de ces riches prises de paroles, les personnes présentes ont eu un moment d’échange avec les différents intervenants.
- La question du terme : « ghetto » ? : Les personnes vivant dans ces quartiers rejettent radicalement le terme de pauvres, ce qui implique selon eux, une acceptation de sa condition. Le terme de ghetto semble poser problème plus aux élites politiques et intellectuelles que pour les habitants de ces quartiers. Ce terme, pour D. Lapeyronie, est pertinent car il décrit une certaine réalité sociale et réfère à une dimension raciste.
- La rénovation urbaine est actuellement financée à 1OO% par le 1% logement, soit par le patronat et les syndicats de salariés, ce qui se traduit plus par une volonté de destruction et de reconstruction du bâti que par une réflexion mêlant l’humain et le bâti.
- Culture : selon Marc Douaire, ce qui apparaît en premier est une exigence de reconnaissance de la citoyenneté de ces populations. Ce qui est demandé à l’école c’est qu’il n’y ait pas d’arbitraire appliqué, qu’elle donne les moyens aux enfants de réussir, comme les autres. Or selon M. Douaire cette perspective de l’école pour tous a été abandonnée. Le modèle de société voulu par le pouvoir n’est pas celui dans laquelle c’est la société qui est responsable du développement de ses jeunes mais celui dans lequel la responsabilité est individuelle.
- Le ministère de la Ville : c’est actuellement l’un des seuls ministères qui n’a pas d’administration propre, la faiblesse du cabinet du ministre ne peut qu’entraîner une faiblesse des résultats.
- Idéal de la propriété nécessaire ? L’idéal de la classe moyen – devenir propriétaire de son logement – a été repris par les classes populaires sans en avoir les moyens. La question qui incombe au monde politique est : préfère-t-on une France de propriétaires (quelles que soient les conditions de propriété) ou des logements de qualité pour tous. Pour Claude Dilain, tout n’est qu’une question de choix politiques.
2.La banlieue de demain.
Roland Castro. Cet architecte de renom, membre du projet Grand Paris, a tenté de nous convaincre – avec photos à l’appuie – que dignité de l’habitat et logements sociaux n’étaient pas contradictoires. Pour lui, la citadinité, l’urbanité sont à lier avec la citoyenneté. Au cours de sa carrière, il a pu mesurer que le taux de vote par bureaux était plus bas dans des barres que dans des habitats plus conventionnels. La dignité du bâti est donc primordiale car l’environnement dans lequel on évolue marque notre imaginaire, et nos rapports sociaux.
A noter la figure d’Henri Sellier, jaurésien, qui a créé autour de Paris au XXe siècle des cités-jardins à destination des ouvriers, prouvant ainsi que l’habitat populaire pouvait se lier avec des considérations esthétiques.
Marianne Louis. La secrétaire nationale du PS à la politique de la ville et adjointe au maire d’Evry nous appelé à faire en sorte que la France ressemble à ce qu’elle est réellement, métissée, multiple.
Conclusion du colloque par Bertrand Delanoë

Le maire de Paris est venu nous livrer son regard sur la politique de la ville en conclusion du colloque, notamment au travers de son expérience de 10 ans à la tête de la capitale.
La question de fond qu’il faut avoir constamment en tête est comment créer un destin collectif et donner envie d’y croire. Le reste suit si on a ça en tête. Les embuches sont présentes, notamment du fait de la confrontation entre pouvoirs – local et gouvernemental par exemple. Au bout de ces 10ans passés à la mairie de Paris, M. Delanoë retient deux éléments : avoir la volonté de vivre un espace commun et la nécessité d’être respecté socialement. Il ne faut pas concevoir la politique de la ville comme une accumulation de projets sectoriels mais bien comme un état un projet global de société. Etre habité par une certaine philosophie de la ville. Pour reprendre l’exemple de Paris, c’est la ville la plus dense d’Europe, le coût du foncier y est extrêmement élevé, mais en même temps, c’est la diversité de sa population qui en fait sa richesse, en fait une ville monde, et cela vaut la peine de se mobiliser pour cela, malgré les contraintes évoquées. La diversité d’une ville, son ouverture, se traduit aussi dans le traitement en terme de service public offert aux citoyens : accueil des tout petits, des handicapés, des ainés.
Le maire de Paris se montre partisan de l’équité afin d’être juste : mettre les moyens la où il y en a besoin, en baissant là où il n’y en a pas besoin. L’inégalité de moyens fait sens pour lui, afin de parvenir à ses objectifs. La notion de culture est centrale dans la politique de la ville, celle-ci doit être éclectique, métissée, dérangeante. Au travers de la culture, pour tous, on peut se réaliser pleinement.
Bertrand Delanoë nous a incité à être vigilant quant à notre avenir proche. Pour lui nous traversons une crise de la société, une crise morale, des valeurs et de la démocratie elle-même. Nous en sommes à 4 ans de Sarkozy, quel est son bilan pour la société : cet homme a fait beaucoup de mal au vivre-ensemble républicain. Ce qui a été véhiculé par le président de la République est qu’une partie de la population pose problème, une religion vaut moins que d’autres… Il nous faut être clair et affirmer de nouveau le respect dû à chaque individu de la société, porter la fierté de son identité quelle qu’elle soit, éviter la juxtaposition des identités en vue de les comparer. En somme, avoir en tête que tous les enfants de la République sont égaux